Une arnaque à l'intelligence artificielle peut faire l'objet d'une procédure pénale fondée sur l'escroquerie et, selon les circonstances, d'une action civile ou bancaire. La solidité du dossier dépend des preuves numériques conservées dès les premiers jours : publicités, échanges, transactions, captures d'écran.
Ce que je vois en premier quand un dossier IA arrive sur mon bureau
La plateforme prétendait s’appuyer sur un algorithme avancé, un robot de trading autonome, une intelligence artificielle capable d’analyser les marchés en temps réel. Le tableau de bord affichait des gains. Et puis, au moment du retrait, tout s’est bloqué.
Ce scénario, je le retrouve dans la grande majorité des dossiers liés aux arnaques à l’intelligence artificielle. Les termes changent — « IA prédictive », « moteur institutionnel », « neural network », « arbitrage algorithmique » — mais le mécanisme reste identique : un vocabulaire technologique difficile à vérifier, des gains fictifs affichés dans un espace personnel, et des retraits rendus impossibles.
La première chose que je fais, c’est reconstituer la chronologie complète. Pas pour le principe : parce que c’est cette chronologie qui va démontrer que la victime n’a pas simplement fait un mauvais investissement, mais qu’elle a été manipulée dès le premier contact.
La publicité initiale : la pièce que tout le monde oublie de conserver
Le point de départ du dossier, c’est presque toujours une publicité. Une vidéo sur les réseaux sociaux, souvent avec une personnalité connue qui semble recommander la plateforme. Dans de nombreux cas, cette vidéo est un deepfake : la voix, les expressions du visage et les paroles ont été générées artificiellement.
Cette publicité est une pièce à part entière. Elle permet de démontrer comment la victime a été attirée, quelle promesse lui a été faite, et si une fausse identité a été utilisée pour créer un sentiment de confiance. Le problème : ces publicités disparaissent vite. Les régies publicitaires les retirent, les liens meurent, les pages sont supprimées.
Quand un client m’appelle et que la publicité est encore en ligne, je lui demande de la sauvegarder immédiatement : capture d’écran, enregistrement vidéo, URL complète, nom du compte diffuseur. Ce sont des éléments qui ne se retrouvent pas une fois qu’ils ont disparu.
Reconstituer le parcours de manipulation, étape par étape
Un dossier solide ne se résume pas à dire « j’ai perdu de l’argent ». Il doit montrer que chaque étape de la relation a reposé sur une tromperie.
Voici ce que je reconstitue systématiquement :
- Le premier contact : appel téléphonique après remplissage d’un formulaire, nom du prétendu conseiller, société présentée.
- La présentation de la technologie : quelles promesses ont été faites sur l’IA, quelles performances annoncées, quels documents remis.
- Le premier versement : montant, date, mode de paiement, compte bénéficiaire.
- Les gains affichés : captures de l’espace personnel montrant une progression du capital — des chiffres présentés comme réels mais qui correspondent à des soldes fictifs.
- Les versements supplémentaires : le conseiller a invité à augmenter le capital pour accéder à des stratégies premium, des marchés réservés, des opérations plus rentables. Chaque étape est documentée.
- La demande de retrait et son blocage : réponse reçue, motif invoqué, nouveaux paiements exigés.
- Les frais supplémentaires réclamés : taxe, frais d’IA, licence, commission de sortie, assurance. Cette succession de demandes de paiement est l’un des signaux les plus caractéristiques de l’escroquerie.
Cette chronologie sert à montrer que l’investissement a été construit sur des représentations trompeuses depuis le départ, et non qu’il s’est simplement mal terminé.
Les preuves numériques : ce qu’il faut absolument conserver
Je demande à chaque client de me transmettre tout ce qu’il a. Voici ce qui compte réellement dans ce type de dossier :
- Captures d’écran de l’espace personnel, avec les soldes affichés et les dates visibles
- Conversations complètes sur WhatsApp, Telegram ou par e-mail — sans rien supprimer
- Documents PDF reçus : contrats, relevés, conditions générales, attestations
- Noms de domaine utilisés, adresses e-mail des interlocuteurs
- Numéros de téléphone ayant servi aux appels
- Relevés bancaires montrant chaque virement effectué
- Pour les opérations en cryptomonnaie : adresse du wallet destinataire, hash de transaction, réseau utilisé, montant, date, plateforme d’achat
Les transactions réalisées sur certaines blockchains sont consultables publiquement. Ces données permettent de retracer le parcours des fonds même si la plateforme a fermé entre-temps. Ce n’est pas une garantie de récupération, mais c’est une base de travail indispensable.
Pour les victimes qui souhaitent comprendre comment les signalements de ce type d’escroquerie sont traités au niveau institutionnel, l’Autorité des marchés financiers publie des informations utiles sur les plateformes non autorisées et les démarches de signalement.
Ce que la procédure pénale permet de faire
Lorsqu’une plateforme utilise de fausses qualités, de faux documents ou des vidéos truquées pour conduire une personne à remettre des fonds, nous sommes dans le cadre de l’escroquerie au sens de l’article 313-1 du Code pénal. La plainte doit être structurée pour le démontrer précisément.
Ce n’est pas une simple déclaration de perte. C’est un document qui retrace l’ensemble des manœuvres frauduleuses, s’appuie sur les pièces rassemblées et explique pourquoi la remise de fonds a été obtenue par tromperie. La qualité de ce dossier initial a un impact direct sur la suite de la procédure.
Sur ce type d’affaire, je travaille selon une approche combinant procédure pénale et analyse des responsabilités civiles ou bancaires éventuelles. Les fraudeurs utilisent souvent plusieurs niveaux : sociétés-écrans, comptes à l’étranger, wallets crypto, plusieurs plateformes successives. Identifier ces niveaux permet d’explorer les différents axes de recours disponibles.
La procédure bancaire mérite aussi d’être examinée au cas par cas. Une banque n’est pas automatiquement responsable d’une escroquerie. Mais selon la nature des virements, leur fréquence, les bénéficiaires concernés et les circonstances de l’opération, certains éléments peuvent justifier une analyse approfondie.
L’arnaque secondaire : le faux récupérateur
Une difficulté que je rencontre régulièrement : la victime d’une première fraude est ensuite contactée par quelqu’un qui prétend avoir « retrouvé ses fonds sur la blockchain » grâce à une IA spécialisée. Ce nouvel interlocuteur présente un rapport technique d’apparence sérieuse et demande des frais pour débloquer les actifs — licence, taxe de récupération, frais de décryptage.
Il s’agit d’une arnaque secondaire. L’utilisation d’un vocabulaire technique ne prouve pas la légitimité de l’interlocuteur. Si vous avez reçu ce type de message après une première perte, n’effectuez aucun paiement et transmettez ces échanges à votre avocat : ils font partie du dossier.
Ce qui distingue un dossier solide d’un dossier faible
Après des années à traiter exclusivement des escroqueries financières, dont beaucoup impliquant des cryptomonnaies, des faux traders et des plateformes prétendument pilotées par des algorithmes, je peux identifier assez rapidement ce qui va peser dans une procédure et ce qui va manquer.
Un dossier faible, c’est une victime qui arrive sans la publicité initiale, avec des conversations partiellement supprimées, sans les relevés de transactions crypto, et qui a continué à verser de l’argent pendant plusieurs semaines après les premiers signaux d’alerte.
Un dossier solide, c’est l’inverse : la chronologie est complète, les preuves numériques sont intactes, les virements sont documentés, et la victime a arrêté les paiements dès que le doute est apparu.
La bonne nouvelle : même avec un dossier incomplet au départ, un travail de reconstitution est souvent possible. Mais il prend plus de temps et certaines pièces restent définitivement inaccessibles.
Par où commencer concrètement
Si vous avez investi sur une plateforme présentée comme utilisant l’intelligence artificielle et que vous ne pouvez plus retirer vos fonds, voici les premières actions à engager :
- Stopper immédiatement tous les paiements. Aucune somme supplémentaire ne doit être versée, quelle que soit la justification avancée.
- Sauvegarder toutes les preuves avant qu’elles disparaissent : publicité, échanges, documents, captures du tableau de bord, données de transactions.
- Ne rien supprimer. Même les échanges qui semblent anodins peuvent être utiles pour reconstituer la manipulation.
- Contacter un avocat spécialisé pour évaluer les recours disponibles selon les spécificités de votre situation.
L’équipe de Ziegler & Associés, spécialisée dans la défense des victimes d’escroqueries financières, traite ce type de dossier depuis plusieurs années et connaît précisément les mécanismes utilisés par ces plateformes, y compris lorsque la fraude s’appuie sur des outils technologiques comme l’intelligence artificielle ou les deepfakes.
Questions fréquentes
J’ai vu une vidéo d’une célébrité qui recommandait la plateforme. Est-ce que ça compte comme preuve ?
Oui. Une publicité utilisant un deepfake est une manœuvre frauduleuse à part entière. Sauvegardez cette vidéo immédiatement si elle est encore accessible : URL, capture vidéo, nom du compte diffuseur. C’est une pièce importante du dossier.
J’ai envoyé des fonds en USDT. Peut-on encore faire quelque chose ?
Les transactions sur certaines blockchains restent consultables publiquement. Conservez le hash de transaction, l’adresse du wallet destinataire, le réseau, le montant et la date. Ces informations restent exploitables même si la plateforme a fermé.
La plateforme a disparu. Est-ce que la procédure est encore possible ?
La disparition de la plateforme ne clôt pas les recours. Elle complique certaines démarches, mais la procédure pénale reste engageable et d’autres axes peuvent être explorés selon les circonstances du dossier.
On me réclame des frais pour débloquer mes fonds. Est-ce normal ?
Non. Cette demande de paiement supplémentaire — quelle qu’en soit la justification (taxe, frais d’IA, licence, assurance) — est l’un des signaux les plus caractéristiques de l’escroquerie. N’effectuez aucun versement et contactez un avocat.
Ma banque peut-elle être impliquée dans la procédure ?
Cela dépend de l’analyse du dossier : nature des virements, fréquence, bénéficiaires, circonstances. Une banque n’est pas automatiquement responsable, mais certaines situations méritent un examen approfondi.
Combien de temps prend ce type de procédure ?
Les délais varient selon la complexité du dossier, le nombre d’acteurs impliqués et les voies de recours engagées. C’est un point que j’aborde dès le premier échange, une fois le dossier examiné.
Sources
- Autorité des marchés financiers — amf-france.org
- Article 313-1 du Code pénal (Légifrance)
Cette analyse s’appuie sur l’article publié par le cabinet Ziegler & Associés : Arnaque à l’intelligence artificielle et faux investissement : les nouveaux pièges financiers.

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